Excerpt for Baptiste by , available in its entirety at Smashwords

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Vincent Lepage




Baptiste

Souvenirs I


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© 2015-2017 Vincent Lepage


Correction: Yvette Petek

Couverture: Thibault Benett

Maquette: Digital Papers


Edition: MOR Publications

25 rue des Templiers – 57590 Fossieu--=xxx=--

ISBN papier: 979-10-96349-14-2

ISBN ebook: 979-10-96349-15-9

Dépôt légal: septembre 2017








À Oriane, qui a accroché sa plume à une étoile,

et à Pierre, qui a trouvé l’étincelle qui allume le feu des mots.

À Brian, qui a su suivre le sage conseil d’Oscar Wilde : « Soyez vous-même :

les autres sont déjà pris ».

À Gyram, pour tous ces moments de bonheur partagés avec Priscilla.

À Amine, mon centième follower.


À Galaad, pour tous ces moments partagés.


À Alexandre, enfin, qui restera à jamais le seul homme de ma vie.


Table des matières


Avant-propos


Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Épilogue


Remerciements









Avant-propos




Romain n’a pas tout à fait seize ans, mais ces vacances de l’été 2000 vont changer bien des choses dans sa vie. Ce sont ces changements dont il nous fait part dans Baptiste, qui est le premier tome d’une série de romans intitulée Souvenirs. Je ne saurais vous dire combien exactement : je crois que Romain lui-même n’est pas encore fixé.

Si dans Baptiste j’évoque la relation entre Romain, le narrateur âgé de seize ans, et Baptiste, jeune homme de vingt-trois ans, il me semblait évident que rien de ce que j’écrivais n’enfreignait la loi. Je me suis naturellement parfaitement documenté sur le sujet avant d’entamer l’écriture de cette histoire. Tout me semblait donc clairement établi. J’avais tort.


Baptiste a provoqué une véritable levée de boucliers dans l’un des comités de lecture auquel il a été soumis. Les réactions de ce comité couvraient grosso modo un spectre allant de « détournement de mineur » pour les plus modérés, à « roman pédophile » pour les plus acerbes. Je précise à toutes fins utiles que dans la version que je leur ai fournie, Romain avait quinze ans et cinq mois, soit quatre mois de moins que dans la version que vous tenez entre les mains. Malgré tout, il me semble qu’une mise au point s’impose.


Premier point : le détournement de mineur.

Contrairement à une idée assez répandue, le détournement de mineur n’a pas de lien spécifique avec le délit d’atteinte sexuelle sur mineur. Le détournement de mineur, c’est le fait de soustraire un enfant à l’autorité parentale. Héberger un mineur – un ami de vos enfants, par exemple – qui a fugué, sans prévenir ses parents, vous place sous le coup de l’article 227-8 du Code pénal, et vous rend passible de cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. Et pourtant, tout ça n’a rien à voir avec le sexe.


Second point : en droit français, la notion de pédophilie n’est pas définie par le Code pénal.

L’article 227-25 définit l’atteinte sexuelle sur un mineur de moins de quinze ans. L’article 227-26 précise des peines plus lourdes si la personne majeure a autorité sur le mineur de moins de quinze ans, si l’atteinte a été commise à plusieurs, ou par une personne sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue, ou si cette atteinte a été rendue possible par l’usage d’internet. L’article 227-27 étend l’atteinte sexuelle à l’âge de dix-huit ans si elle est commise par une personne disposant de l’autorité sur la victime.


Troisième point : le consentement.

Quel que soit l’âge des partenaires, le consentement n’est pas une option. Si vous dites « stop », rien ne peut justifier que tout ne s’arrête pas instantanément. Une relation sexuelle qui n’est pas librement consentie est un viol, la personne qui la subit est une victime.


Quatrième point : protégez-vous !

On ne le dira jamais trop, sortez couverts ! Outre le SIDA, il existe de nombreuses IST qui peuvent sérieusement vous gâcher l’existence, et c’est là un doux euphémisme !

Un préservatif peut vous sauver la vie !


Voilà qui est dit. Vous ne risquez donc rien à lire ce livre, hormis de passer un bon moment. En tout cas, je l’espère !


Bonne lecture,

V.L.









I




Les trois années que j’ai passées en pension forment dans ma tête un ensemble confus de souvenirs doux-amers. Au cours de ces trois ans, j’ai vécu de très bons moments. Mais j’ai aussi vécu l’enfer. Et croyez-moi, quand je dis l’enfer, je n’exagère pas le moins du monde : c’est juste qu’un ado de seize ans ne voit tout simplement pas les choses sous le même angle qu’un adulte.

À cet âge-là, on réfléchit de façon étrange : on se contrefout des choses vraiment importantes, mais la moindre amourette fait passer Roméo et Juliette pour des potes de lycée. Le moindre bonheur vire à l’extase, et on fait tout un plat d’un petit malheur, qui prend alors des dimensions de tragédie grecque.

Le prisme hormonal de l’adolescence déforme tout. Mais ce sont les images qu’il nous renvoie, bien plus que la réalité, qui impriment notre esprit et tissent nos souvenirs. Ce sont ces images-là qui nous construisent.


L’idée de m’envoyer en pension est venue de mes grands-parents. La pension, c’était chez nous une sorte de rituel, de passage obligé. Maman a bien tenté de s’y opposer dans un premier temps, jugeant tout ça un peu dépassé, mais elle a fini par se ranger à l’avis de Grand-Père. En grande partie par ma faute.

De toute manière, tradition ou pas, cette histoire de pension me pendait au nez depuis un bon moment. Oh, pas du tout pour des raisons de résultats scolaires : j’étais suffisamment bon élève pour espérer échapper à cette obligation familiale. D’autant que je ne me contentais pas de tout miser sur ma mémoire photographique : je travaillais vraiment. Le fond du problème, c’était ce que tout le monde à la maison appelait pudiquement mon « comportement ».


Avec le recul, je me dis que c’était un peu comme mai soixante-huit ou la guerre d’Algérie : pas de manifestations, pas de guerre civile, juste les « événements ». Eh bien pour moi, c’était pareil : officiellement, je ne préférais pas les garçons aux filles – officieusement non plus, d’ailleurs – il y avait juste ce « comportement » dont ma mère se foutait totalement tant qu’elle n’en entendait pas parler, mais qui semblait perturber sérieusement les convictions religieuses, morales et sociales de mes grands-parents. D’une façon ou d’une autre, il allait falloir que je change de « comportement ». Un peu comme si… Un peu comme si, comme Ludo, mon ami d’enfance, j’avais été gaucher : je devais changer de « comportement », parce que « ça ne se faisait pas » chez les gens « comme il faut ». Dans la famille, on adore les expressions toutes faites, et les guillemets qui vont avec.

Bref, il valait mieux pour tout le monde que je devienne une sorte de pédé contrarié, afin d’éviter à notre grande et belle famille les désagréments du « qu’en-dira-t-on ». « On » avait déjà assez souffert du retour de ma mère des États-Unis avec un mioche dans les bras, et pas de père pour porter les valises… « On » n’avait aucune envie de remettre le couvert à cause de mon « comportement ».

C’est sympa, les vieilles familles, avec le château, les vacances à la campagne, l’hiver à la neige, les belles bagnoles, et tout le toutim. Mais qu’est-ce qu’on peut se faire chier pour des détails !


Évidemment, je ne suis pas venu au monde avec le mot « pédé » tatoué sur le front, mais je ne m’étais jamais intéressé aux filles – ce que tout le monde chez nous semblait trouver normal à mon âge. Preuve, si besoin était, que je vivais dans une famille un poil déconnectée de la réalité.

Ce qui semblait nettement moins « normal » à ma chère famille, c’est que je n’aie jamais trouvé étrange, ni même seulement embarrassant, de dire à qui posait la question que je préférais les garçons. Là, ce n’était plus tout à fait la même chose : c’était nettement moins « normal ».

Alors, quand vers le milieu de l’été je me suis fait surprendre en train d’embrasser langoureusement le fils du métayer… Je crois qu’on peut dire qu’à la maison, ça a créé une certaine agitation. Et la pension, objet d’une mystérieuse tractation entre Maman et les grands-parents, était soudainement devenue la chose la plus naturelle du monde. Tout le monde le sait, une réputation, ça n’a pas de prix… Et pour tout le reste, il y a Eurocard Mastercard.


Mais il faut tout de même que je vous donne un peu plus d’explications…


Le déclencheur de toute cette agitation familiale s’appelait Baptiste. Déclencheur malgré lui, et un tantinet à son corps défendant, je me dois d’être honnête.

Comment vous décrire Baptiste ? Objectivement ? Certainement pas ! Bon, d’accord, j’essaie : vingt-trois ans, tout en muscles et en bronzage – une rumeur persistante voulait d’ailleurs qu’il ressemble plus à l’un des anciens employés agricoles de l’exploitation qu’à son père – de magnifiques yeux verts, de superbes cheveux bruns, un petit côté super macho, des abdos de rêve… et une force de caractère inversement proportionnelle à sa beauté. Un vrai gentil, quoi. Et croyez-moi, ça n’est pas peu dire ! Bon, soyons clairs : il n’avait absolument rien d’un abruti, mais à l’époque, il ne se posait pas beaucoup de questions et ne savait vraiment pas dire non. Surtout quand c’était moi qui demandais quelque chose…


Baptiste était le fils du régisseur du domaine. Monsieur Jean, avec sa canne, son chapeau et sa moustache, me faisait penser à Yves Montand dans Manon des Sources : c’était une force de la nature. Et monsieur Jean avait envoyé Baptiste à la maison – un joli petit château d’époque Renaissance – pour faire les foins dans les parcelles du fond du parc : il faut quand même pouvoir nourrir les chevaux l’hiver. Bref.

Je connaissais Baptiste depuis toujours. Mais il y avait déjà un moment que j’avais commencé à m’intéresser à lui autrement que pour sa gentillesse et son grand sourire. Ce changement de perspective remontait en fait à l’an dernier, c’est-à-dire à peu de chose près à l’époque à laquelle j’ai réellement pris conscience que ce que j’avais entre les jambes pouvait servir à des trucs beaucoup plus sympathiques que faire pipi.

Je ne ratais donc jamais une occasion de passer un peu de temps avec lui, et même si on n’avait pas vraiment de grandes conversations philosophiques tous les deux, on s’entendait plutôt bien. Et, naturellement, je préférais le voir en été. Parce qu’il était bien moins habillé qu’en hiver…


Ce jour-là encore, je le regardais travailler, torse nu, à couper les herbes hautes, son torse puissant luisant de transpiration. Ce type me collait des frissons ! Et pour être totalement honnête, j’en rêvais la nuit.

Depuis quelques jours, j’avais remarqué qu’il prenait une pause, grosso modo entre onze heures et demie et quinze heures. D’un autre côté, il attaquait le boulot à six heures du matin, et le soleil de ce mois de juillet cognait sérieusement. Chaque jour, il allait donc se reposer quelques heures dans la vieille grange qui jouxtait le parc.

Depuis le début de l’été, j’étais resté plusieurs fois à le regarder dormir, à l’étage de la grange. Ça peut sembler un peu tordu présenté de cette manière-là, mais c’était un moyen plutôt simple et accessible pour alimenter mes rêves et mes fantasmes : mes nuits adolescentes étaient peuplées de grands mecs bruns aux yeux verts particulièrement attachants, qui faisaient de moi une pauvre chose pantelante de désir et de plaisir…


J’étais là, encore une fois, assis sur le rebord de la trappe, à le contempler silencieusement, étendu sur sa couverture, son torse puissant bougeant au rythme de sa respiration, avec juste ce short en jean un poil trop grand pour lui, qui offrait le haut de son boxer au regard de tous. Ce petit détail hypersexy m’avait tapé dans l’œil depuis un bon moment, et j’espérais – je priais même – pour que tôt ou tard ce foutu short finisse par tomber à ses pieds. Malheureusement, personne n’avait jamais répondu à mes prières !


Je ne saurais vous dire ce qui m’a pris, d’un coup, comme ça… Je pense que j’ai craqué, tout simplement. À moins que mon inconscient, lassé de ma lâcheté, ait pris les commandes. Bref, je me suis approché de lui, et j’ai commencé à le caresser délicatement. Ma main s’est égarée dans ses cheveux, puis sur sa joue, sur son torse musclé…

Combien de temps s’était écoulé ? À dire vrai, je n’en ai pas la moindre idée. Toujours est-il qu’il avait fini par se réveiller, et que moi je venais de me faire choper la main dans son short, et même la main dans son boxer. Et pour autant, le plus gêné de nous deux n’était sans doute pas celui que vous pensez.

Il se redressa légèrement et, à l’instant où il allait ouvrir la bouche pour dire quelque chose, je lui plaquai un bon gros baiser sur les lèvres pour le faire taire : je ne voulais pas qu’il dise un mot. Il me laissa faire, sans toutefois répondre à ce baiser improvisé. Je crois bien que j’étais à deux doigts de m’évanouir.

Est-ce qu’il allait me casser la figure ? Il n’allait pas oser me frapper, quand même ? Quoique… Après tout, je tenais encore d’une main ferme une splendide érection, mais exception faite de cette réaction anatomique, rien ne pouvait laisser penser qu’il appréciait vraiment la chose.

Il me fixa silencieusement, avant de se racler discrètement la gorge :


– Il faut que je rentre.


Ben tiens donc ! Cloué au mur en cinq mots ! Cinq tout petits mots ! J’avais l’air malin… Je retirai ma main en silence, les yeux baissés, et je me laissai tomber, assis au milieu du foin. Je me sentais misérable. Il descendit l’échelle, et quitta la grange sans ajouter un mot.


Baptiste parti, je restai perdu dans mes pensées… et tout de même vaguement inquiet. Et maintenant ? Qu’allait-il se passer ? Est-ce qu’il allait en parler à la maison ? Non : il n’aurait jamais le cran de venir voir Grand-Père. Déjà que son père ne venait que quand il ne pouvait pas faire autrement !

Son père… Bordel, il allait en parler à son père ! Et le vieux Jean allait venir me remonter les bretelles, et me faire la morale, comme à chaque fois qu’il me chopait en train de faire une connerie. Seule ombre au tableau : le vieux Jean ne se contentait jamais de me faire la morale : il finissait toujours par en parler à Grand-Père. Sauf que là, s’il me balançait, mes vacances risquaient d’être courtes… À Gallerand, on tolérait mon « comportement », mais seulement à condition de ne surtout jamais en entendre parler.

Un moustique affamé me fit douloureusement reprendre contact avec la réalité : j’allais avoir droit à un magnifique bouton sur le bras… et à la sollicitude de Grand-Mère, qui allait sans doute me faire une longue et pénible leçon sur les mérites comparés de la citronnelle et de l’huile essentielle de lavande. La routine, quoi. Je décidai de rentrer aussi discrètement que possible.


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Une fois à la maison, je pris le parti de rester dans ma chambre jusqu’à l’heure du repas, et de ne surtout rien changer à mes habitudes. Même si je me sentais coupable, il ne m’apparaissait pas utile de commencer à mettre la table ou à aider en cuisine : Grand-Mère aurait tout de suite compris que quelque chose n’allait pas. Et j’aurais été immédiatement bon pour un interrogatoire en règle, façon Agatha Christie. Pas la peine de courir ce genre de risques.

Après un détour par la salle de bains, pour faire disparaître le foin que j’avais dans les cheveux et cette désagréable odeur de transpiration que je traînais derrière moi, je m’allongeai sur mon lit : il était à peine cinq heures de l’après-midi.


Comme je l’avais fait plus tôt dans la grange, je me remis à réfléchir. Si jamais Baptiste racontait ce qui s’était passé à qui que ce soit, ma vie allait rapidement devenir un enfer. Comprenez-moi : même si Grand-Mère débordait littéralement d’amour pour son petit-fils chéri, je savais qu’elle ne lèverait pas le petit doigt sur ce coup-là. En fait, elle était un peu coincée entre sa foi, son rang, son éducation… et son amour pour moi. Autrement dit, elle ne s’exprimait pour ainsi dire jamais sur le sujet, mais la réprobation muette que je lisais dans son regard bleu, par-dessus ses petites lunettes dorées, me faisait sans doute plus mal que le ton cassant et les reproches de mon grand-père. Franchement, j’avais l’impression qu’il était de très loin celui que mon « comportement » dérangeait le plus… Quant à Maman…


Maman est un peu comme Grand-Père : boulot, boulot, boulot, et encore boulot. Elle n’avait pour ainsi dire jamais de temps à me consacrer. C’est sans doute pour cette raison que j’ai toujours habité chez mes grands-parents. D’ailleurs, Maman aussi a toujours habité chez les grands-parents : les appartements à Paris, New York, Londres… tout appartenait à Grand-Père, marchand d’art de son état.

Naturellement, Maman avait suivi les traces de son père, avec tous les diplômes et le talent nécessaires. Sauf qu’elle était perpétuellement entre deux avions ou deux chambres d’hôtel, à la recherche du prochain Picasso ou du prochain Miklos, et que je ne la vois quasiment jamais. Alors que Grand-Père, lui, ne bougeait quasiment jamais de la maison quand j’étais en vacances, histoire d’être là pour « ce gamin auquel tu n’as pas jugé bon de donner un père, Amélia ». Petite phrase entendue cent fois par mes jeunes oreilles – auxquelles elle n’était certainement pas destinée – et vraisemblablement quelques centaines de fois supplémentaires par Maman. C’était peut-être de ce côté-là que viendrait le salut…

La relation que j’ai avec ma mère est tout sauf une relation mère-fils. Attention, ne vous y trompez pas : j’adore ma mère, et ma mère m’adore. Alors, oui, on a eu des hauts et des bas, on s’est pris la tête, mais je l’aime. Même si elle est comme ma meilleure amie, comme une grande sœur, plus que comme une maman… Notre faible écart d’âge et ses absences longues et répétées y sont probablement pour quelque chose.


Bref, il fallait que j’appelle Maman, que je lui explique la situation – enfin, en donnant le moins de détails possible, au cas où – et que je voie ce qu’elle allait en dire. Sauf que… Sauf que si jamais « on » apprenait ici que je me tapais un gars pendant mes vacances, je risquais fort de finir ces mêmes vacances enfermé dans une chambre du petit logis, à l’abri de tout contact avec qui que ce soit d’autre que mes grands-parents ou que Marie…

Maman nous ferait encore son grand numéro de celle sur qui tout glisse et qui ne veut rien savoir, et je me retrouverais dans une situation encore plus délicate… Trois minutes de réflexion pour arriver à la conclusion qu’à tout prendre, ne rien faire était sans doute la meilleure chose à faire. Réfléchir a parfois du bon…


Finalement, j’avais bien fait de rester silencieux. Baptiste s’était montré vraiment sympa : il n’avait parlé à personne de notre « affaire ». Je m’étais arrangé pour continuer à le croiser chaque jour, et je lui disais bonjour à chaque fois. Il me répondait sobrement, mais sans le moindre sourire. Et il ne discutait plus avec moi. Je suis bien obligé de l’admettre : j’étais quand même inquiet, même si rien ne m’était encore tombé sur le coin de la figure. Je continuais pourtant à l’espionner et à me rincer l’œil en cachette, mais je n’avais pas osé remettre les pieds dans la grange, juste pour éviter de tenter le diable.

Ce jour-là, pourtant, je décidai d’aller le rejoindre à l’heure de sa sieste. Mais cette fois je me montrai avant qu’il ne s’installe :


– Tu vas dormir ?


Il avait l’air surpris de me voir.


– Ah, salut !

– Salut !

– Ouais, je vais me reposer un peu, en attendant que le soleil tape un peu moins…

– …

– Tu voulais quelque chose ?


À part te faire l’amour sauvagement, là, dans le foin ? Non. Ah, si, pardon…


– Euh, oui… Je voulais te remercier…

– Euh… pourquoi ?

– Pour l’autre jour.

– Ah… Pourtant, je n’ai pas fait grand-chose !

– Non, non, t’y es pas… Merci de n’avoir rien dit.


Pour la première fois depuis notre première « prise de contact », il sourit :


– Ah, ça…

– Je suis désolé si je t’ai blessé, ou choqué…

– Ni blessé ni choqué.

– Vraiment ?

– Vraiment. Tout le monde ici est au courant que tu préfères les mecs, même si personne n’en parle… Et puis tu sais, moi… je m’en fous !


Ah… La nouvelle de l’existence de mon « comportement » avait donc dépassé les limites de la cour carrée… Si jamais ce genre de choses revenait aux oreilles de Grand-Père, ça risquait de chauffer pour mon matricule !

Je devais avoir une mine pitoyable, parce que Baptiste éclata de rire :


– Ne fais pas cette tête-là !

– Et quelle tête est-ce que tu voudrais que je fasse ? Tu connais mes grands-parents : si jamais ils entendent quoi que ce soit à ce sujet-là, je suis mort…

– Et pourquoi est-ce qu’ils l’apprendraient ?

– Parce que tu en aurais parlé ?


Son visage se ferma, et il me demanda d’un air mécontent :


– Et à qui veux-tu que j’en parle ?

– Je ne sais pas… À ton père ?


Il me fixa un instant, le temps d’assimiler ce que je venais de dire. Quand il se remit à parler, la colère dans sa voix était presque palpable…


– À mon père ? Bordel, il a soixante-sept ans, mon père ! Il a pratiquement l’âge de ton grand-père ! Tu crois que j’ai envie de parler de cul avec mon père ?


Évidemment, vu comme ça…


– OK. C’est bon, je n’ai rien dit.


Voilà qui n’eut pas vraiment l’air de le convaincre, c’était le moins qu’on pût dire. Il y avait encore de la colère dans son regard vert. Au bout de quelques secondes, il ouvrit enfin la bouche.


– N’empêche que ce que tu n’as pas dit, c’est très con.

– Je suis désolé. Ça te va ?

– Laisse tomber…


Un silence pesant vint s’installer entre nous. Avant que je n’arrive, il avait enlevé ses chaussures et sa chemise. Maintenant, il était assis sur un ballot de foin, et fixait le sol sans vraiment le voir, jouant nerveusement avec le mousqueton de sa gourde.

Il était là, immobile. Les rayons du soleil, qui filtraient à travers les portes fenières, et la poussière scintillante qui dansait dans la lumière vive, dessinaient autour de lui comme les barreaux d’une prison… La lumière du jour faisait délicatement ressortir ses muscles, et paraît sa peau d’un éclat particulier. Qu’est-ce qu’il était beau ! Mais mon dieu grec s’était muré dans son silence, et je ne savais plus trop quoi penser… Je tentai un truc :


– Je suis désolé… Je n’aurais pas dû profiter que tu dormes.


Il leva les yeux. Je n’arrivais pas à y lire quoi que ce soit.


– Tu m’en veux beaucoup ? Écoute, on est potes depuis longtemps… Alors d’accord, on n’est pas des amis intimes, mais on se connaît depuis que je sais marcher…


Cette fois, il sourit :


– En fait, quand je t’ai vu la première fois, tu ne marchais pas encore.


Je me sentais très con, là, debout au milieu des ballots de foin, face à ce gars qui m’avait connu à l’âge où je portais des couches, et qui était assez vieux pour s’en souvenir… Une fois encore, il éclata de rire :


– Rassure-toi, je ne t’en veux pas.

– Vrai ?

– Vrai. Mais maintenant…


Mais maintenant quoi ? Qu’est-ce qui allait encore me tomber dessus ? Allez, accouche ! Non, rien à faire, il restait là, à me fixer avec ses grands yeux verts…


– Baptiste ?

– Quoi ?

– T’allais dire un truc…

– Ah ? Ah, oui ! Maintenant, on est un peu plus que des potes.

– T’es sérieux ?


Il se renfrogna :


– Pourquoi, je ne suis pas assez bien pour qu’on soit amis ?


Je le rassurai tout de suite :


– Mais si, mais si, sois pas con !

– Alors, c’est quoi, le problème ?

– Mais il n’y a pas de problème ! C’est juste que je pensais… L’autre jour, quand tu t’es réveillé, t’avais pas vraiment l’air heureux. Et ça fait plus d’une semaine que tu me snobes, que tu me dis à peine bonjour… J’ai cru que tu ne voulais plus du tout qu’on se parle !

– Tu as cru que je te faisais la gueule parce que tu m’as collé la trique pendant que je dormais ?


Bon. Ben voilà, ça, c’est dit. Maintenant, on peut passer aux choses sérieuses…


– Euh… Quelque chose comme ça, oui. Parce que t’avais pas vraiment l’air ravi que ma main traîne dans ton boxer…

– Je n’étais pas ravi, non.

– Ah, tu vois !

– Mais bordel, je peux en placer une ? Je n’étais pas ravi, j’étais… surpris.

– … ?

– C’est la première fois qu’un mec me fout la gaule. Et je t’avoue que sur le coup, je ne savais pas trop quoi en penser…

– Ah…

– Ben ouais, « Ah… ».


Partie comme elle était partie, le seul endroit où cette conversation risquait de nous mener, c’était nulle part. Le côté amusant de la chose, c’est que nous étions en train de nous prendre la tête à voix basse : rien ne nous isolait vraiment de l’extérieur : on pouvait passer le bras entre certaines planches de la vieille grange. Et nous avions instinctivement baissé le volume dès que le ton était monté… C’est beau, l’instinct, non ?


– T’as jamais couché avec un mec ?

– Non, jamais.

– Même au lycée ?

– C’était un lycée agricole, t’es malade ?

– Et alors, ça empêche quoi ?

– Ben tout ! Bon, j’ai déjà vu mes potes à poil au lycée, mais ça s’arrête là.

– Et les filles ?

– Comment ça, les filles ?

– T’as déjà couché avec une fille ?

– Ben… oui.

– C’est vrai ?

– Oui, c’est vrai. C’était au lycée.


Il remarqua mon regard surpris :


– T’as vu beaucoup de filles, dans le coin ?

– Ben, tu sors jamais ?

– Et avec qui tu veux que je sorte ? On est à trente bornes de la ville la plus proche ! Et la plus jeune célibataire du village doit avoir dans les soixante ans !

– Et t’as pas couché depuis… cinq ans ??

– Trois ans.

– …

– En BTS, il y avait des filles aussi…

– Mais tu fais comment ?

– D’après toi ?

– …

– Internet, et la veuve Poignet…

– D’accord, d’accord, c’est bon, j’ai pas besoin des détails !

– Et toi ?

– Moi ?

– T’as déjà couché avec une fille ?

– Ça va pas, non ?

– T’es branché que mecs, à cent pour cent ?

– Je crois, oui…

– Comment tu peux être certain ?

– Parce que si on se fait un plan à trois, toi, moi, et une fille, je te jure que ça n’est pas la fille qui va faire mon bonheur.

– Ah… Et t’as déjà couché avec un mec ?


Touché… À part dans mes fantasmes les plus inavouables, je n’avais couché avec aucun mec. Un peu comme Baptiste, j’avais bien déjà vu quelques potes à poil – surtout Ludo, mais ça c’est une autre histoire – mais je n’avais tout simplement jamais touché une autre queue que la mienne, en tout cas jusqu’à la semaine dernière. Je soupirai.


– Oui et non.

– Comment ça, oui et non ?

– Je me suis déjà branlé avec un copain, mais chacun s’est occupé de son matos perso…

– Je vois. C’est ce que tu voudrais qu’on fasse ?

– Je ne sais pas.

– Ouais… Mais dis-moi, pourquoi moi ? Et pourquoi maintenant ?


Allez, on était partis pour le quart d’heure philosophique… Mon dépucelage n’était encore pas pour aujourd’hui… Enfin… Je fis contre mauvaise fortune bon cœur.


– Pourquoi toi… Ben, t’es le seul mec de mon âge dans le secteur…

– Euh… D’abord, j’ai sept ans de plus que toi, et puis il y a Cyril.

– Le gars qui bosse à la ferme ?

– L’apprenti, oui. Il a dix-huit ans.

– Ah ouais, mais là…

– Là quoi ?

– Ça ne va pas être possible…

– Et pourquoi ?

– Hé, je ne veux pas être méchant, mais t’as vu sa tronche ?

– Bon, d’accord, c’est pas Heath Ledger…

– Ça, c’est sûr. On est plus proches de Quasimodo…

– T’es vache, là.

– Tu te le ferais ?

– Cyril ? T’es con, ou quoi ?

– Ah, tu vois !

– Oui, mais moi, les mecs, c’est pas mon truc…


J’avais encore perdu une belle occasion de fermer ma gueule. Je me rattrapai rapidement :


– Bon, tu voulais savoir pourquoi toi… maintenant, tu sais.

– D’accord. Pourquoi maintenant ?

– Je ne sais pas trop… Sans doute parce que t’es plus sexy avec juste un short qu’en combinaison de ski ou en bleu de travail... Sans doute aussi parce que je vais rentrer en seconde l’année prochaine, et que j’ai un peu les boules d’arriver au lycée ou en pension encore puceau…


Il me sourit encore :


– Je vois, et je crois que je peux comprendre le truc du lycée. Écoute, je ne dirai rien à personne. Parce qu’au final, je crois que ça m’a plutôt plu.

– Tu… T’as aimé ?

– Pour être tout à fait franc, il y a pire comme manière de se faire réveiller.

– Mais je suis un mec…

– Mais tu es un mec. Et tu as quinze ans.

– Bientôt seize.

– D’accord, bientôt seize.

– Ça veut dire…


Je laissai ma phrase en suspens : je réfléchissais à toute vitesse.


– Euh… Romain ?

– Ouais ?

– Ça veut dire… ?

– Hein ? Ah, oui : ça veut dire que si j’étais plus âgé, tu ne serais pas contre ?

– Je ne sais pas trop…

– Je vais bientôt avoir seize ans.

– Fin octobre.

– Et alors ?

– C’est dans six mois !

– Quatre mois. Mais en fait, on s’en fout !


Baptiste sourit :


– Ouais, bien sûr, on s’en fout. On s’en fout tellement que tu t’es senti obligé de préciser.

– Mais un peu moins de quatre mois, c’est pas six. Point barre !


Cette fois, non seulement j’avais parlé à voix haute, mais j’avais presque crié. Moins d’une seconde plus tard, j’entendais appeler mon nom dehors :


– Romain ?


C’était le vieux Jean… Bon, là, on risquait vraiment de prendre cher ! Je fis signe à Baptiste de se rhabiller et de se taire. Je descendis l’échelle, et me retrouvai rapidement face au vieux Jean.

N’allez pas vous imaginer un vieillard rabougri, lourdement appuyé sur sa canne : le vieux Jean était une sorte d’armoire à glace aux cheveux blancs comme la neige, bâti comme un joueur de rugby, avec une moustache en brosse, et toute la dignité des gens de la terre. Il me toisa d’un air soupçonneux :


– Bonjour Romain.

– Bonjour, monsieur Jean.

– Est-ce que vous auriez vu Baptiste, aujourd’hui ? Je pensais qu’il s’occupait du fauchage des parcelles du fond du parc…


J’avais moins de trois secondes pour réagir.


– Oui, il est parti chercher de l’eau… Je lui ai proposé d’y aller, mais il n’a pas voulu.

– Ben il ne manquerait plus que vous lui fassiez ses commissions, tiens !


Il était clairement indigné : la simple idée que son fils aurait pu demander un coup de main au petit-fils de son patron le dépassait clairement ! Mon téléphone se mit à vibrer dans ma poche : mon beau Ludo ! Pile au bon moment. Je décrochai nerveusement :


– N’insiste pas, je t’ai dit qu’on s’en foutait. Et puis là, je suis occupé.


Et je raccrochai, sans plus d’explications. Le vieux Jean se détendit.


– Ne restez pas trop longtemps au soleil, vous risquez de prendre mal. Vous devriez rentrer vous mettre au frais au château.

– Ah, oui, vous avez raison. Si je vois Baptiste, vous voulez que je lui dise que vous le cherchez ?

– Non, non, ça peut attendre. Mais merci !

– De rien ! Bonne journée, monsieur Jean !

– Bonne journée…


Bon, à mon avis il était toujours un rien dubitatif, mais au moins il ne nous avait pas pris « la main dans le sac ».


Arrivé à la maison, je m’empressai de rappeler Ludo, qui devait se demander ce qu’il avait bien pu faire pour se faire envoyer chier de cette façon. Habitué à mes humeurs changeantes – et à me servir d’alibi à la moindre occasion – il ne se fit pas trop prier pour accepter mes excuses. Je lui racontai ce qui venait de se passer.


– Ben dis donc, vous avez eu chaud !

– Ça, tu peux le dire ! Heureusement qu’il n’a pas eu l’idée de monter à l’étage, sinon je crois qu’on était morts…

– Bah, Baptiste se serait caché dans le foin !

– Et tu crois que ça aurait suffi ?

– Dis, le vieux Jean est lourd, mais il n’allait quand même pas passer toute la grange à la fourche !


Effectivement, Ludo n’avait pas tort. À force de faire attention à tout, je risquais de tomber dans le délire de persécution… et de finir dans une chambre avec des matelas sur les murs et une chemise qui ferme dans le dos. Mais bon, ne dit-on pas que même les paranoïaques ont des ennemis ?


– T’as raison… Je crois que je deviens parano…

– Mais non, mon mignon. Tu ne deviens pas parano.

– T’es trop gentil avec moi…

– Tu es totalement parano, et ça ne date pas d’hier !


Par moments, même si Ludo était mon meilleur ami, je crois bien que je le détestais. Ce moment-ci était un de ces moments-là.


– Ludo ?

– Quoi ?

– Je t’ai dit que je t’aimais, aujourd’hui ?

– Euh… Non, pourquoi ?

– Parfait. Ça attendra demain.


Il ne répondit pas. Je ne l’avais quand même pas vexé avec ça ?


– Ludo, tu boudes ?

– Mais non, je ne boude pas ! J’ai plus l’âge !

– Ben qu’est-ce qu’il y a alors, tu ne dis plus rien…

– Oh… Je me demandais si demain j’aurai encore envie que tu m’aimes…


Là, je le détestais !


– Boulet !

– Tu peux parler ! Tiens, au fait, en parlant de demain…

– Oui ?

– On se fait un casse-croûte nature. Les parents voulaient savoir si tu étais de la partie ou pas ?

– Ben, évidemment ! Bon, il faut juste que Grand-Mère dise oui… Mais tu sais bien qu’elle ne peut rien te refuser !

– Il faut que je l’appelle ?!

– Mais non, mais non, ne t’inquiète pas, je gère.


Il pouffa de rire :


– Ça y est, je suis inquiet…

– Tu vois, c’est à cause de petites remarques comme celle-là que je te déteste…

– Mais ne t’inquiète pas, moi aussi, je t’aime.

– …

– Allô ? T’es toujours là ?


J’adorais quand il me disait qu’il m’aimait. Bon, tout ça, c’était un peu compliqué pour mon pauvre petit cerveau d’adolescent, mais tout de même, ça ne faisait jamais de mal.


– Romain ?

– Ouais… Bon, au cas où tu n’aurais pas de nouvelles pour dix-huit heures, dis à ton père d’appeler à la maison : elle ne sait pas lui refuser quoi que ce soit non plus !

– D’accord. Tiens, tant qu’à faire, je vais voir avec Maman si tu peux dormir à la maison. Comme ça Papa passera te récupérer en rentrant du boulot.

– Oh, ça serait cool, ça ! J’ai plein de trucs à te raconter…

– Et pourquoi tu crois que je veux que tu dormes à la maison ? Pour que tu prennes toute la place dans le lit et que tu me taxes la couette ?

– Oh, t’exagères, là !

– Pas tant que ça… Bon, j’en parle avec les parents, et je dis à Papa d’appeler chez toi, comme ça, on fera d’une pierre deux coups. C’est bon pour toi ?

– Oui, c’est bon pour moi. À tout à l’heure !

– À toute !


Décidément, j’avais bien fait de rappeler Ludo : comme à chaque fois que nous réfléchissions à deux, nous avions fait plein de projets, et trouvé le moyen de les concrétiser.


Par contre, la négociation avec Grand-Mère ne fut pas de tout repos : elle ne voulait surtout pas que je dérange les parents de Ludo, et trouvait que je passais beaucoup plus de temps chez eux que lui ne passait de temps à la maison. Coup de chance, Lionel avait choisi d’appeler pile à ce moment-là, et Grand-Mère avait fini par donner son accord. Il avait été convenu que Lionel passerait me récupérer vers dix-huit heures trente, que Ludo passerait plus de temps au château pendant les vacances, et que toute la famille Moreau viendrait dîner un soir chez nous.


Pour moi, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes : j’allais passer la nuit chez Ludo, je savais que Baptiste ne parlerait à personne de ce qui s’était passé dans la grange, je savais qu’il ne me détestait pas… J’étais aux anges.

Et pendant que je serais loin de Gallerand, je ne serais pas tenté de chercher à voir Baptiste en catimini, au risque de faire naître chez le vieux Jean des questions auxquelles je n’avais absolument aucune envie de répondre.









II




Les soirées chez Ludo, c’était un peu mes vacances à moi : ses parents étaient géniaux, et avec ses sœurs, on n’avait jamais le temps de s’ennuyer. Ludo et moi étions les deux plus jeunes de la maison, et je m’étais intégré sans grande difficulté à cette famille recomposée. Ludo et moi avons été dans la même classe du CP jusqu’à la troisième. Il y avait bien eu une vague tentative de séparation lors de notre entrée en quatrième, mais nous avions tous les deux décidé de ne plus dire un seul mot à personne ni de faire quoi que ce soit en cours jusqu’à ce que nous soyons de nouveau dans la même classe. En moins de trois semaines, les parents de Ludo et Grand-Mère avaient craqué, et fait le nécessaire pour que les choses rentrent dans l’ordre.

Lionel et Ariane connaissaient donc ma famille depuis de nombreuses années. Ça ne les empêchait pas d’avoir une vision de l’éducation d’un adolescent nettement moins rigide que celle de mes grands-parents. Ils ne se seraient jamais permis de faire la moindre réflexion à ce sujet, mais Ludo, qui préparait avec assiduité son doctorat ès commérages, les avait entendus en discuter entre eux. Bref, je n’étais pas considéré comme un enfant martyr, mais on n’en était pas loin…


Autre avantage des soirées chez Ludo : son grand lit. Avis aux esprits tordus : au lit, nous nous contentons, lui comme moi, de dormir. Même si c’est difficile à croire quand il est question d’adolescents en pleine tempête hormonale.

Bien évidemment, tout le monde ici savait que je préférais les garçons : je ne m’en étais jamais caché à personne. Et pourtant, personne ne semblait ne serait-ce que contrarié que je passe autant de temps avec Ludo, ni même de cette intimité insouciante qui existait entre nous. Évidemment, en dehors de chez lui, on évitait certaines choses. Mais bon…

Aussi surprenant que ça puisse paraître, je n’ai jamais vraiment eu envie de me faire mon meilleur pote. On s’est branlés ensemble devant une quantité industrielle de films de cul, on passait notre temps collés l’un à l’autre dès qu’on était tous les deux. Il me laissait le mater en se baladant régulièrement le cul à l’air en sortant de sa douche… mais rien. On n’en avait jamais vraiment parlé, mais je me disais que ça ne le tentait pas vraiment, même si j’étais persuadé qu’il n’aurait probablement pas refusé d’essayer si je le lui avais proposé. Ça ne s’était jamais fait, voilà tout. Et puis Ludo était déjà un grand garçon : s’il avait envie de quelque chose, il lui suffisait de demander. Moi, je n’aurais pas dit non.

Jour après jour, donc, mon pote hétéro faisait tout son possible pour que le gay frustré qui lui servait de meilleur ami se sente à l’aise, quitte à payer parfois de sa personne : à force de vouloir me prouver que le fait que je préfère les garçons ne lui posait aucun problème, il avait fini par prendre l’habitude de se balader à poil devant moi. Et de se laisser mater. Il acceptait même qu’on parle de tout, y compris de mecs. Un ange, ce garçon !


Évidemment, à peine au lit – en boxer, je précise à toutes fins utiles – je commençai à lui expliquer plus en détail pourquoi je lui avais raccroché au nez. Il se mit à rire :


– T’es vraiment pas possible ! T’as une de ces veines !

– Attends qu’un jour tout ça se sache, et je te jure que ma chance va foutre le camp à la vitesse d’un pet de lapin sur une toile cirée !

– Bon alors, au final, qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Qui ça ?

– Ben Baptiste, gros nigaud !

– Ah ! Ben rien.

– Comment ça, rien ?

– Ben non : il allait me dire ce qu’il en pensait quand son père a débarqué. Toujours là quand on n’a pas besoin de lui, le vieux !

– Je vois. Mais d’après toi, il en pense quoi, Baptiste ? T’as pas une petite idée ?

– Ben non, Ludo, figure-toi que je n’en ai pas la moindre foutue idée.

– Mon pauvre Romy…


Le seul à pouvoir me donner ce surnom débile, c’était Ludo. Et encore, strictement en privé. Une soirée Sissi avec ses sœurs. Une soirée qui avait finalement mal tourné pour moi…


– Dis, Ludo, t’aurais réagi comment, toi ?

– Réagi à quoi ?

– Ben, tu sais…

– Euh non, je ne sais rien, là…

– Ben si tu avais été à la place de Baptiste… Dans la grange…


J’avais vraiment envie de savoir à quel point j’avais pu merder, mais à dire vrai, je n’étais pas super à l’aise à l’idée d’entendre la réponse de Ludo. Je venais de réaliser que pour répondre à cette question, on allait devoir aborder ce fameux terrain glissant que nous avions toujours soigneusement laissé de côté. Et à voir sa mine, je n’étais pas le seul à penser à ça : il devait être au moins aussi chagriné que moi par mes interrogations.


– Laisse tomber, t’es pas obligé de répondre.

– Non, non, t’inquiète, ça va aller.

– Je t’assure, t’es pas obligé !

– Puisque je te dis que ça va aller ! Figure-toi que cette question-là, je me la suis déjà posée une paire de fois.


Franchement, il m’aurait collé un pain, je crois bien que j’aurais eu moins mal !


– Attends… T’es sérieux, là ?

– Quoi ?

– Tu t’es vraiment demandé comment tu réagirais si je te sautais dessus ?? Non, mais je rêve !


J’étais en train de me mettre en colère, et il ne lui fallut pas dix secondes pour s’en rendre compte. Il posa sa main sur mon bras pour désamorcer le drame qui se préparait :


– Hé, Romy, on se détend. Je me suis juste déjà demandé ce que je ferais si tu me faisais des avances.

– Et pourquoi est-ce que tu t’es demandé ça ?

– Parce que t’es gay, mon mignon, parce que je suis un mec, et parce que ton regard quand je sors de la douche ne trompe personne, si ce n’est toi.


Putain ! D’un seul coup, j’avais chaud ! Je devais être rouge brique. J’étais vraiment à deux doigts de tourner de l’œil. Il continua, en ayant le tact de faire celui qui ne s’était aperçu de rien.


– Écoute, j’ai pas dit que c’était un drame. En fait, sachant à quel point tu peux être un vrai salaud avec les gens, je me sens même plutôt flatté. Je me dis que si tu apprécies mon physique, c’est que je ne suis pas bon à jeter.

– Euh… Ça, c’est clair.


Il sourit.


– Du coup, quand je drague, je suis plus à l’aise.

– Tu déconnes ?

– Non, pas du tout ! Comme je sais que niveau physique, il n’y a pas de problème, j’ai moins peur de me faire jeter et je peux me concentrer sur le reste.

– Ben voyons ! Et tes chevilles, ça va ?

– Temps mort ! Je suis sérieux. Et puis, je sais pas… En fait, je crois que ça ne me déplaît pas vraiment que tu me mates.

– Ça, je crois que j’avais compris.

– Arrête, on se connaît depuis qu’on est mômes !

– Mais tu te dis quand même que je pourrais abuser de toi pendant que tu dors. Tu te dis quand même que ton petit cul de blondinet arrogant risque le dépucelage à chaque fois que je dors dans le même lit que toi.


Il se tourna vers moi, visiblement mécontent :


– Décidément, t’entends ce que tu as envie d’entendre, toi. Et puis, au passage, il t’emmerde, le blondinet arrogant.

– Désolé…

– Pas grave.

– Mais si ça arrivait, tu ferais quoi ?

– Je ne sais pas trop. Si un autre mec me faisait ça, je crois que je lui exploserais la gueule. Mais toi… Non, vraiment, je ne sais pas.

– T’as jamais eu envie… d’essayer ?

– Si.

– Et ?

– Et ? Et quoi ? Je me vois mal demander ça à un mec que je ne connais pas ! Je ne vais quand même pas arrêter un mec dans la rue et lui demander si ça le branche de me faire découvrir les joies du sexe entre hommes !

– On est d’accord, pas besoin d’en arriver là. Mais nous deux, on se connaît. On se connaît même bien. Elle est là, ma question.

– Tu sais, j’avais compris la première fois…


Il prit une seconde pour réfléchir avant de reprendre :


– Le truc, c’est que si un jour ce genre de choses arrive, ça risque de devenir rapidement la zone. Parce que ça pourrait ne pas me plaire. Parce que ça pourrait ne pas te plaire. Parce que l’un des deux voudra forcément arrêter avant l’autre. Parce que l’un de nous deux pourrait tomber amoureux, parce que…


Il releva la tête, et vissa son regard dans le mien :


– Tu ne crois pas ?


J’étais scotché. Et pourtant, en temps normal, il en fallait vraiment beaucoup pour me faire fermer ma gueule. Mais là, je ne trouvai rien à répondre.

De mon côté, j’avais déjà pas mal gambergé sur le sujet. Normal : Ludo était blond, les yeux bleus, finement musclé, le teint mat, bien monté, une voix sexy, il était tendre, intelligent, drôle… Bon, je m’égare un peu, là !

Disons que Ludo avait un physique de rêve, et s’il n’avait pas été mon meilleur ami, je pense que je lui aurais sauté dessus depuis longtemps.

Mais que lui se soit posé les mêmes questions me laissait sans voix.


– Ludo…

– Ouais ?

– Tu sais… Je t’aime, mais je ne sais pas si je pourrais tomber amoureux de toi.


Il avait l’air troublé.


– Pourquoi ? Si tu m’aimes…

– Justement : parce que je t’aime. Je ne sais pas vraiment comment je t’aime, mais c’est plutôt comme un frangin, comme un autre moi, bien plus que comme un mec que j’ai envie de coller dans mon lit. Ouais, t’es beaucoup plus qu’un mec que j’ai envie de coller dans mon lit.

– Ah…

– Attends, tu ne vas pas me dire que t’es déçu, là, quand même !


Il éclata de rire.


– Mais non, idiot. Je suis juste… C’est la première fois que quelqu’un me dit « Je t’aime ». À part les parents, ou mes sœurs, enfin, tu vois…

– Ouais, je vois.

– Tu sais… Moi aussi, je t’aime. Et je vois ce que tu veux dire quand tu parles de frangin et d’autre toi : ça me plaît.


Un gros poids venait de disparaître de mes épaules. Avec ma grande gueule, j’avais eu peur d’avoir provoqué une catastrophe en abordant ce qui, avec le temps, était devenu un sujet tabou.


– Mais si un jour j’ai envie de… d’essayer avec un mec, je te promets que tu seras le premier au courant.

– Euh…

– Pour Baptiste, c’est un bon gars.


Ah, tiens, pas question de s’attarder sur sa remarque, on revenait à Baptiste…


– Je sais.

– Et il est plutôt bien foutu, non ?

– T’as pas idée !


Me revoilà tout rouge et en sueur…


– Allez, ne fais pas ton timide, raconte !


À tout prendre, il n’y avait pas vraiment grand-chose à raconter. Mais je ne me fis pas prier : je lui racontai en détail comment j’avais réussi à le surprendre dans son sommeil. L’adrénaline, mon cœur qui battait la chamade, ma main tremblante qui caressait son torse en l’effleurant à peine, mes doigts qui suivaient langoureusement le dessin de ses abdominaux, mes doigts qui descendaient inexorablement vers un endroit que je n’aurais sans doute jamais dû approcher…

En fait, sur le moment, j’avais eu l’impression d’être comme hors du temps : j’étais totalement inconscient de ce que j’étais en train de faire. Je ne contrôlais rien. Ce n’est qu’en sentant la queue de Baptiste se raidir sous mes doigts que j’avais repris contact avec la réalité. À cet instant précis, j’étais complètement tétanisé, tandis que les chaudes pulsations qui cognaient dans le creux de ma main affolaient littéralement mes sens d’adolescent, mettant le feu à mes hormones déjà bien perturbées.

Et j’avais cru mourir en voyant ses yeux verts, étonnés, surpris, se poser tour à tour sur ma main et sur moi… L’érection qui commençait à tendre mon propre bermuda s’était tirée en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Un grand vide m’avait envahi. Le baiser… le baiser, c’était une tentative désespérée. Pour quoi ? J’aurais été bien en peine de le dire. Et ces cinq petits mots, « Il faut que je rentre »… Ces cinq mots-là m’avaient laissé seul, désemparé, et m’avaient ramené sur terre d’une manière assez brutale.


Tout en racontant ma petite histoire à Ludo, je me rendis compte que ma voix se fêlait, et je sentis une larme rouler sur ma joue. Je n’avais pas peur, je n’étais pas triste. Pour la première fois de ma vie, je me sentais humilié. Et je réalisais à quel point ce sentiment pouvait être désagréable.

Conscient de mon trouble, Ludovic essuya ma joue, y déposa un tendre baiser, comme il le faisait parfois, et me prit dans ses bras. Je m’endormis en pleurant sur ma stupidité et sur mes illusions perdues…


--=xxx=--


Ludo me réveilla doucement, en passant sa main dans mes cheveux. Ça faisait partie de ces petits trucs qui ne se faisaient au grand jour qu’entre filles, mais dont nous avions pris l’habitude entre nous. Bon, je ne lui tenais pas la porte des toilettes au bahut, et je ne lui prêtais jamais mon rouge à lèvres. Mais quand nous étions seuls, nous avions plein de ces petites attentions l’un pour l’autre.


– Allez, marmotte, il faut te bouger : Papa et Julie menacent de venir te sortir du lit si tu ne te lèves pas.

– Quelle heure il est ?

– L’heure de relire ton Bescherelle, mon grand. On dit « Quelle heure est-il ? », pas « Quelle heure il est ? ». Et il est presque dix heures.

– D’accord, d’accord, j’arrive…


Afin de m’éviter toute tentation de rester traîner au lit plus longtemps, Ludo me piqua la couette, qu’il envoya valser sur le clic-clac, de l’autre côté de la chambre.


– Tu peux me rendre un service ?

– Va mourir ! Tu m’as volé ma couette !

– C’est ma couette !

– T’es un voleur quand même !

– Allez, sois sympa ! Romy, s’il te plaît, lève-toi !

– Dans tes rêves, blondinet !

– S’il te plaît. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour toi : planque cette magnifique érection qui me rendrait presque jaloux avant de venir prendre ton petit déjeuner. Maman et les filles s’en foutent totalement, mais je ne suis pas certain que Papa apprécierait.


Il n’en fallut pas davantage pour que mon boxer retrouve quasi-instantanément une dimension plus conforme aux usages. J’ai toujours eu une imagination très… visuelle.


– Et tu trouves ça drôle, de me harceler dès le matin ?

– Je ne te harcèle pas, je t’évite de te mettre dans une situation délicate.

– Tu me mates en calbute, espèce d’obsédé !

– Tu me mates bien à poil, espèce de pervers !


OK. Je m’avouai vaincu :


– D’accord, un point pour toi. Je m’habille et j’arrive.

– « Couvrez ce sexe que je ne saurais voir : par de pareils objets les culs sont attirés, et cela fait venir de viles félicités. »

– Tu sais que t’es un grand malade ??


Tartuffe au réveil, pour moi, c’était trop ! Ludo sortit de la chambre en riant.


Le reste de la journée se passa dans une ambiance joyeuse et familiale : le pique-nique en pleine forêt, au bord du lac, la sieste, nos parties de cache-cache… Puis un bon casse-croûte, la route, le retour au château, les « au revoir », le retour au train-train quotidien. Un peu moins joyeux, mais inévitable…


À ma grande surprise, Grand-Mère proposa que Ludovic vienne passer quelques jours au château début août, ce que chacun s’empressa d’accepter. Une fois tout le monde parti, elle me fit signe de venir m’asseoir à côté d’elle :


– Ton grand-père s’absente quelques jours le mois prochain, et je lui ai suggéré d’inviter Ludovic pour que tu ne te retrouves pas tout seul pendant ce temps-là.


Je sentis un grand bonheur naître en moi, et une larme tenta même de se frayer un chemin jusqu’à mes yeux rougis. Je ne dis pas un mot, mais je l’embrassai un peu plus fort que d’habitude. Elle me fit un grand sourire : elle savait que c’était ma façon de la remercier.


L’idée était beaucoup moins surprenante qu’elle ne pouvait sembler de prime abord. J’avais l’habitude, le soir, après le dîner, de jouer aux échecs avec Grand-Père. Ou plus exactement, j’avais l’habitude de me prendre une raclée aux échecs le soir après dîner. Dans la journée, il m’arrivait fréquemment de m’incruster silencieusement dans son cabinet de travail, et de me caler confortablement dans l’un des vieux fauteuils en cuir avec un bon bouquin, même par beau temps. Alors que l’accès à son bureau était strictement interdit à qui que ce soit, il m’avait toujours laissé faire sans jamais rien dire. C’était un peu sa façon à lui d’être là pour moi.

Il ne parlait pas beaucoup – contrairement à Grand-Mère, qui était nettement plus démonstrative – mais je ne doutais pas une seconde de son amour pour moi. Et ce, malgré mon « comportement », qui manifestement lui gâchait la vie bien plus qu’à moi.


Arrivé dans ma chambre, je me demandai comment Grand-Mère et Grand-Père acceptaient sans sourciller que Ludo dorme au château malgré mon fameux « comportement »… Habituellement, il dormait dans ma chambre. J’espérais que les années passant, personne n’aurait la lumineuse idée de s’aviser que c’était certainement une drôle de manière de gérer mon « comportement ». J’étais bien loin de tout comprendre, à l’époque. D’un autre côté, il y avait certaines choses que je ne savais pas.


J’avais l’aile sud de la maison pour moi tout seul. Oh, c’est moins grand qu’il n’y paraît : tout le rez-de-chaussée est occupé par la galerie, la cuisine, les réserves et le cellier, et le grenier n’est pas aménagé. Mais quand même, j’étais bien logé. Jusqu’à l’année dernière, je partageais les lieux avec ma mère, mais elle s’était installée dans l’appartement à l’étage du grand logis, pour avoir la vue sur les jardins, et pour faire un peu de place au jeune homme que je devenais. J’avais eu droit à un second Noël au mois de juillet ! On avait transformé sa chambre en chambre d’amis, et j’avais récupéré l’appartement pour moi tout seul. Et début août, j’allais le partager avec Ludo pendant toute une semaine. Et peut-être même qu’en manœuvrant correctement, il pourrait passer ici une bonne quinzaine de jours…

En attendant, malgré l’heure, j’avais envie de voir Baptiste. J’allai demander à Grand-Mère l’autorisation de sortir pour faire un tour, en promettant de ne pas rentrer trop tard et d’aller me coucher immédiatement. Elle accepta sans rechigner, et me souhaita une bonne nuit après m’avoir fait promettre de rentrer avant la tombée de la nuit, ou au moins de ne pas passer la nuit dehors.

J’aurais pu sortir sans autorisation. Je l’avais déjà fait auparavant. L’hiver dernier, j’étais allé me balader dans la neige sans prévenir personne. Sauf qu’en rentrant à la maison j’avais été accueilli par les pompiers, la maréchaussée, et une grand-mère aux yeux rougis. Depuis, je prévenais toujours au moins la bonne avant de sortir…


Une fois changé, je me mis tranquillement en route vers le fond du parc. Je me faufilai discrètement dans les fourrés, histoire de voir un peu ce qui se passait avant de foncer tête baissée dans une situation embarrassante. Pour la première fois, je prenais conscience que quelques secondes de réflexion pouvaient m’épargner des heures de galère. Je devenais adulte ? Non, quand même pas. Mais je commençais enfin à grandir.


Bingo : le vieux Jean était là ! Je me rapprochai discrètement, pour mieux entendre leur conversation :


– Je pense que j’aurai fini demain soir.

– Après, il faudra que tu ramasses le foin, et que tu le mettes dans la grange.

– Oui, oui, je sais. Je voulais dire que j’aurai fini de faucher.

– Bon, c’est bien. Monsieur sera content.

– N’empêche que si on pouvait faire passer le tracteur…

– Ben oui, mais on ne peut pas. Tu rentres avec moi ?

– Non, vas-y, je il faut que je range tout.

– Bon, d’accord. Ne rentre pas trop tard.

– J’ai encore deux ou trois trucs à faire. Ne m’attends pas.

– Ah. Bonsoir, alors.


Le vieux Jean s’éloigna tranquillement, de son pas élégant. Il y avait chez cet homme un je-ne-sais-quoi d’aristocratique, ça crevait les yeux. Après qu’il eut passé le petit pont de bois – celui qui, trop fragile, empêchait l’usage du tracteur dans le parc – et que le bruit du moteur de son vieux break Renault se soit suffisamment éloigné, je sortis de ma cachette, l’air de rien.


– On t’a déjà dit que la discrétion, c’est pas ton truc ?


Il s’était remis à faucher. Je ne voyais de lui que son dos, sous la peau duquel jouaient ses muscles, au rythme de l’herbe qui se couchait. Malgré tout, sa voix chaude était parfaitement distincte, et me cueillit comme une fleur au printemps. J’avais fait attention à ne marcher sur aucune brindille, et à me faufiler sans faire le moindre bruit. Il se retourna, et s’appuya sur le manche de la grande lame. Et là, il me vint une idée totalement incongrue : si la mort était aussi sexy que ce type appuyé sur sa faux, plus personne n’aurait peur de passer de vie à trépas. D’un coup, il se mit à me faire des grands signes :


– Allô ? T’es avec moi ?

– Hein, euh… oui, enfin, presque.

– À quoi tu pensais ?

– À la mort.


La réponse le désarçonna. Je lui expliquai, et il se mit à rire.


– Décidément, t’es pas fait comme les autres, toi.

– Pas vraiment, non. Comment tu as su que j’étais là ?

– Ben si tu veux être invisible dans les buissons, évite les polos rouges.



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